Par un arrêt rendu le 6 mars 2025 (req. n° 509823), la cour administrative d’appel a eu à connaître d’un litige opposant un titulaire de marché de travaux publics à un maître d’ouvrage public qui refusait de régler des prestations supplémentaires réalisées en dehors de tout ordre de service formel. Consulter la décision

Cette décision s’inscrit dans un contentieux récurrent sur les chantiers publics : l’entreprise exécute des travaux qu’elle estime indispensables à la bonne fin du chantier, sans attendre un avenant ou un ordre de service signé, et se heurte ensuite à un refus de règlement opposé par le maître d’ouvrage au motif que ces prestations n’ont jamais été formellement commandées. Le terrain est connu — mais les marges de manœuvre restent étroites.

Contexte opérationnel

Dans l’affaire soumise à la cour, le titulaire d’un marché de travaux avait réalisé des prestations allant au-delà des prévisions contractuelles initiales, justifiant cette extension par des sujétions imprévues rencontrées en cours d’exécution. Aucun avenant n’avait été signé, aucun ordre de service modificatif n’avait été émis. Le maître d’ouvrage avait refusé tout règlement au-delà du montant contractuel, considérant que l’entreprise avait agi à ses propres risques.

Le titulaire avait alors saisi le tribunal administratif d’une demande en paiement, sur le fondement à la fois du décompte général et d’un enrichissement sans cause de la personne publique. Après un premier jugement défavorable, l’affaire a été portée en appel.

Faits juridiquement pertinents

Plusieurs éléments conditionnaient l’issue du litige :

Problème juridique

La question centrale posée à la cour était la suivante : en l’absence d’ordre de service ou d’avenant, un titulaire de marché public peut-il obtenir paiement de travaux supplémentaires sur le fondement de l’enrichissement sans cause de la personne publique, dès lors que ces travaux ont profité au maître d’ouvrage et ont été intégrés dans l’ouvrage ?

La réponse impliquait de trancher la tension classique entre le formalisme contractuel des marchés publics — qui subordonne toute prestation supplémentaire à une commande écrite — et la théorie de l’enrichissement sans cause applicable aux personnes publiques, consacrée par le Conseil d’État depuis l’arrêt Société Decaux de 1982 et précisée depuis lors.

Analyse et stratégie juridique

Le droit des marchés publics est structurellement défavorable au titulaire qui agit sans commande préalable. Le CCAG Travaux (article 14 dans sa version applicable) impose que toute modification de la masse des travaux fasse l’objet d’un ordre de service ou d’un avenant. À défaut, l’entreprise est réputée avoir agi à ses propres risques.

Cependant, la jurisprudence administrative a progressivement admis que le titulaire peut contourner l’obstacle contractuel en invoquant l’enrichissement sans cause de la personne publique, sous réserve de satisfaire à des conditions cumulatives strictes :

Dans la présente affaire, la cour a examiné si le comportement des acteurs du chantier — notamment les comptes rendus de chantier, les échanges de mails et les rapports du maître d’œuvre — pouvait caractériser une acceptation tacite du maître d’ouvrage ou, à défaut, établir que l’entreprise avait agi en toute connaissance du risque contractuel. C’est sur ce point que le dossier se jouait : non pas sur la réalité des travaux, mais sur l’imputabilité de l’absence d’ordre de service.

Solution retenue

La cour a confirmé que la demande de paiement ne pouvait prospérer sur le fondement contractuel, faute d’ordre de service ou d’avenant régulièrement émis. Elle a en revanche examiné le fondement quasi-contractuel de l’enrichissement sans cause, en appréciant si les conditions étaient réunies au regard des pièces du dossier.

L’enseignement opérationnel de cette décision est que le juge ne rejette pas mécaniquement la demande au seul motif de l’absence d’ordre de service écrit : il procède à un examen circonstancié des comportements, des pièces et de l’utilité réelle des prestations. Cela ouvre une fenêtre — étroite mais réelle — pour les titulaires qui ont été vigilants dans leur gestion documentaire de chantier.

Enseignement pratique

Pour tout maître d’ouvrage public comme pour tout titulaire de marché, cette décision appelle plusieurs réflexes immédiats :

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